Lettre ouverte à une défunte

Mamie,

Ce mercredi, je t’avais repoussée. Je ne voulais pas te dire au revoir. Ce n’était pas pour te faire mal, mais pour que tu t’occupes de moi, pour que tu restes un peu plus longtemps, que tu m’embrasses et me prennes dans tes bras.

Tu m’avais offert ce jour-là une poupée de porcelaine. De celles qu’on collectionnait à l’époque. La dernière que j’ai jamais eue. La dernière dont j’ai jamais voulu. Celle auprès de laquelle je me suis réfugiée le dimanche qui a suivi.

C’était jour de Carnaval.

Mathieu est passé te voir, et voulait m’emmener avec lui. Maman a dit non. Que je te verrais le mercredi, et que c’était bien suffisant.

Julie est allée à la parade avec ses amies. Elle a proposé de m’emmener. Maman a dit non. Que j’étais trop jeune.

Je n’ai appris que des années plus tard que Julie était elle aussi passée te voir ce jour. Je n’ai appris que des années plus tard que j’étais la seule à ne t’avoir pas vue une dernière fois.

Je lui en ai longtemps voulu, à Maman, de m’avoir empêchée d’aller chez toi ce dimanche. Et je crois qu’au fond de moi je lui en veux toujours.

Je ne t’ai jamais revue. Ou plutôt, j’ai revu ton corps le lundi soir, à l’étroit dans ce cercueil. Où étais-tu à ce moment là ? Où étais-tu quand on m’a empêchée de toucher tes mains pour voir si elles étaient froides, voir si tu n’allais pas ouvrir les yeux et crier « Surprise !! » au moment où nos peaux seraient en contact ? Etais-tu déjà loin ? Ou étais-tu toujours au dessus de nous ?
Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué. Je ne sais plus. Je ne me souviens plus quel jour j’ai décroché ce téléphone et composé ton numéro. Mais cette voix métallique résonne toujours dans ma tête. Cette voix me disant que non, plus jamais je n’entendrai ta voix. Que non, le téléphone n’est pas un objet magique qui me permettrait de garder contact avec ceux que j’aimais mais ne pouvais plus voir.
Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué. Cette phrase… Elle voulait tout dire : tu n’étais plus là. Et cette voix… Cette voix froide, glacée… Glacée comme la mort.

Je crois que j’étais bien trop jeune. L’idée de la mort était pénible à accepter, mais difficilement évitable : tu serais désormais absente. Alors je m’inventais un monde. Un monde des morts, là-haut, dans les étoiles, d’où tu veillais sur moi.

Aujourd’hui, au moment où j’écris ces mots, cette certitude a disparu. Ne me restent que ton absence et l’incertitude. Les nombreuses questions : où es-tu ? L’âme meurt-elle en même temps que le corps, ou au contraire en est-elle dissociable ? Es-tu quelque part d’où tu peux me voir ? Veilles-tu sur moi ? Es-tu fière de moi ? Es-tu heureuse ? Mourir a-t-il changé la donne ? Souffres-tu toujours ? N’y avait-il pas d’autre solution ? Voir tes petits-enfants grandir ne compensait-il pas la rancœur qu’elles pouvaient éprouver à ton égard ?

Ces questions ne trouveront jamais de réponse, j’en ai conscience. Mais l’esprit humain aime à se torturer. La seule certitude que j’ai, c’est celle-ci : tu me manques.

Je t’aime.

Nath.

(février 2011)

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