Ne me pardonne pas.

— Hey ! Ça fait un bail, tu deviens quoi ?

Ahahahahahah. Ahah. Ah. J’imagine très bien nos retrouvailles, tiens. De l’amitié en veux-tu, en voilà, des fous rires, et une clope autour d’une bière. Mais bien sûr. Et puis on finit par s’embrasser, et on vivra heureux jusqu’à la fin des temps aussi ?

Je sais où te trouver. Tu sais où me trouver. C’est tentant, tu sais. De t’envoyer un message. De te dire tout ce que je n’ai pas pu te dire ce jour là, pas pu t’expliquer, parce que je t’en voulais, parce que tu m’avais fait tant de mal que je ne trouvais plus de réconfort dans les mots. Uniquement la violence. Je voulais utiliser les mots comme un pieu à enfoncer dans ton cœur de vampire pas-si-gentil. Comme tu venais de me le faire.

Rappelle moi. Notre amitié, elle a commencé comment déjà ? Et quand est-ce qu’elle s’est terminée ? Quand est-ce qu’on a commencé à se perdre, vraiment ? On était pas censé être amis ad vitam aeternam ? On s’aimait pas pour de vrai ? Merde, qu’est-ce qui a dérapé ? Comment on en est arrivés là, comment on a pu laisser ça se passer ?

Tu sais, je suis heureuse aujourd’hui. Mais ça ne m’empêche pas de penser à toi. De regretter ce que je t’ai dit. Je t’ai fait du mal, en essayant d’éviter de t’en faire davantage. Et en passant, je m’en suis fait aussi, si ça peut te rassurer.

Je voudrais tellement te revoir. Je ne veux pas te demander de me pardonner, car je ne te pardonnerai jamais non plus. Ce n’est pas reprendre où on en était que je voudrais, c’est reprendre de zéro. Genre « Salut, moi c’est Léna, j’aime beaucoup ton blog, et ta façon d’écrire. Hésite pas à venir faire un p’tit tour sur le mien et à laisser un com 😉 ». Enfin, peut-être pas exactement comme ça, tout compte fait. Mais t’as compris l’idée.

Non, mais sérieusement. J’ai l’impression qu’un pan entier de ma vie est à jeter aux oubliettes. Je ne peux plus y penser, depuis des années. Trente ans, tu te rends compte ? Trente ans qu’on ne s’est pas adressé la parole.

Bon honnêtement, je me demande bien de quoi on pourrait parler. Mais je nous imagine bien nous expliquer autour d’un bon café, ou d’une limonade. Nous engueuler. On se ferait du mal, on aimait tellement ça, se faire du mal. Et puis on se rabibocherait. On s’est toujours rabibochés. – Enfin, presque. – Peut-être que je t’annoncerais mon cancer. Que je te le dirais, à toi, que je n’ai plus que quelques mois à vivre. Que la chimio ne marche pas, que les médecins sont pessimistes. Personne n’est au courant. Lui, il croit que j’ai voulu me raser. Les enfants, ils sont en plein dans leur crise d’ados, et je me demande s’ils ont remarqué que quelque chose a changé. Toi, après tout… Tu n’irais le dire à personne. Tu n’aurais pas pitié.

Des larmes coulaient des joues de Léna. Comment pouvait-elle envisager de l’annoncer à celui qui était devenu un inconnu pour elle, alors que son conjoint ne savait toujours pas qu’il serait veuf dans six, sept mois maximum ? Que ses enfants n’avaient pas la moindre idée qu’ils deviendraient bientôt des orphelins ? Pourquoi vouloir renouer le contact avec lui, encore et toujours ? Il lui avait déchiré le cœur. Alors pourquoi lui ?

Elle froissa la feuille, la jeta au fond de la corbeille. Puis se résigna. Personne ne devait lire ça. Alors elle sortit un briquet, une cigarette, brûla la feuille, alluma sa clope. Quitte à mourir…

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s